Aujourd’hui, rituel pour les Roms

Photo Christophe RAYNAUD DE LAGE

Pour interroger le sort des personnes dites roms en France et en Europe, Aurélia Ivan a imaginé un dispositif d’écriture au présent dont le spectacle Aujourd’hui traduit mal la richesse.

Pour Aurélia Ivan, pas question de laisser aller le théâtre à l’entre-soi ni à aucune forme de facilité. La scène doit être le lieu du frottement avec des langages différents : celui de l’installation performative dans La Chair de l’homme de Valère Novarina, de l’intelligence artificielle et de la philosophie de Nietzsche dans L’Androïde [U#1] (2013) ou encore de l’automobile dans ± AM [eR+Ai] = t/LAB [5.16]. Comme en témoigne son titre, elle se penche pour la première fois dans Aujourd’hui, sa nouvelle création, sur un sujet de société : la situation des familles désignées comme « roms » en France et en Europe. Elle cherche pour cela une voie personnelle, proche du réel mais hors des sentiers habituels du théâtre documentaire. Entre le rituel, l’installation plastique et le témoignage.

Prononcés par un comédien debout dos au public et commentés par une voix off, des citations du discours de Grenoble de Nicolas Sarkozy placent d’emblée Aujourd’hui dans un rapport singulier au politique. Direct, mais pas illustratif. Formulés par l’ancien président le 30 juillet 2010, suite à un fait divers qui avait causé la mort d’un policier, les termes de cette intervention font du plateau un espace tragique. Un lieu pris entre un passé d’injustices et un futur qui semble voué à leur reproduction. Ce que confirment les trois « Dialogues » orchestrés par Aurélia Ivan elle-même autour de plusieurs documents : une liste des camps de Roms suivie d’une liste de centres de détention, un document juridique encadrant le droit à l’habitation, et un extrait du documentaire Des spectres hantent l’Europe de Maria Kourkouta et Nikki Giannari.

Chaque soir, les trois invités ou « Dialoguants » sont différents. Mais tous ont participé au singulier dispositif d’écriture mené par l’artiste pendant plusieurs mois : des ateliers publics, où architectes, avocats, politiques, médecins ou encore chercheurs étaient invités à se confronter à des écrits consacrés à l’exclusion de la vie publique subie par les gens pauvres, les Roms et les étrangers. Le soir de la première, se sont succédés sur scène Marc-Antoine Lévy, avocat spécialiste du droit des étrangers, l’ancien préfet pour l’égalité des chances en Seine-Saint-Denis Didier Leschi et Pascale Joffroy, architecte et cofondatrice de l’association Système B comme Bidonville. Une réunion de profils variés dont on pouvait espérer un résultat aussi riche en matière de langage que de réflexion politique. Mais qui déçoit ces attentes.

Entre la parole de spécialiste et l’expression d’une révolte spontanée, les témoignages se situent dans un entre-deux difficile à traiter. Pas assez précis pour documenter, ni assez hésitants pour mettre à jour la fragilité des opinions sur le sujet abordé par Aurélia Ivan. Aujourd’hui est donc avant tout une mise en cérémonie du réel, qui pâtit d’un symbolisme un peu trop appuyé. Avec ses bâches et ses gouttes d’eau qui tombent du plafond, la scénographie réduit en effet la portée du geste au lieu de l’amplifier. On ressort malgré tout plein de l’espoir que pour Aurélia Ivan, demain sera un autre jour.

Anaïs Heluin – www.sceneweb.fr

Aujourd’hui
Matière textuelle
PARTITION OUVERTE POUR CHOEUR COSMOPOLITE, INVITÉS TÉMOINS, UN CINÉASTE, UNE ARCHITECTE ET OUVRIERS DU DRAME
Conception
Aurelia Ivan, Judith Balso, Isabelle Barbéris, Philippe Bouyssou, Alice Carré, Véronique Decker, Jérémy Gravayat, Pascale Joffroy, François Maurisse, Allan Périé…
Production TSARA.
Avec l’aide à la production dramatique de la DRAC Île-de-France.
Avec le soutien d’Arcadi Île-de-France, du Festival Contre-Courant – CCAS, du Festival des Francophonies en Limousin, de la Maison des métallos – Paris, de la Villette – Paris (résidence d’artistes 2017) et du T2G – Théâtre de Gennevilliers.
TSARA est soutenue par la Région Île-de-France au titre de la Permanence Artistique et Culturelle.
Co-réalisation L’ÉCHANGEUR — Cie Public Chéri.
VISUEL Ancienne entrée du bidonville des Coquetiers, Bobigny, 2016 © Jérémy Gravayat — Survivance
DUREE 1h45

Échangeur à Bagnolet
Du 10 janvier 2018 au 19 janvier 2018
[20h30] — dimanche 14 [relâche]

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