La Comédie-Française en plein jeu cinématographique

photo Christophe Raynaud de Lage

photo Christophe Raynaud de Lage

Après Les Damnés d’Ivo van Hove, la Comédie-Française poursuit son exploration d’autres formes narratives. Christiane Jatahy va encore plus loin que le metteur en scène belge dans La Règle du Jeu. Elle propose de longues séquences filmée sur grand écran comme au cinéma. Et dans la partie théâtrale les comédiens mettent le bazar sur le plateau !

Eric Ruf, l’administrateur de la Comédie-Française fait une courte apparition au début du film qui ouvre ce spectacle, en guise de clin d’œil. Il sert de chauffeur à Dominique Blanc, l’une des 26 invitées à la fête de Robert (Jérémy Lopez) donnée en l’honneur du navigateur André Juirieux (Laurent Laffite). Dans le hall du bâtiment de la place Colette, là où les soirs de représentations le public converge avant de se répartir dans la salle Richelieu, les invités bavassent, les verres valsent, les esprits s’échauffent. Robert, le maitre des lieux convie ses invités à une chasse aux lapins ubuesque dans les couloirs, les loges des comédiens servent de cachettes.

Comme dans le film de Jean Renoir, cette bourgeoisie se laisse emporter par l’ivresse. Jérôme Pouly (Octave) endosse un costume d’ours. Serge Bagassarian (Dick) se travestit. Marceau, l’homme trouvé dans la rue par Robert (incarné ici par Eric Génovèse qui reprend le rôle créé par Carette) fricote avec Lisette (Julie Sicard) sous les yeux effarés de son mari Edouard (Bakary Sangaré).

A l’issue de ce court-métrage joyeux de 30 minutes, l’écran se lève sur le plateau nu. Les décors sont rangés, on reconnaît des éléments de la scénographie de Roméo et Juliette. La soirée se poursuit dans l’effervescence. Jérémy Lopez officie dans un rôle maitre de cérémonie surexcité. Il donne le tempo à ce happening débridé où l’on chante Summertime de Gershwin ou des tubes de l’Eurovision. Le public est largement mis à contribution. Jérémy Lopez grimpe sur les sièges et nous tend gentiment son micro hf pour l’accompagner sur Paroles, paroles de Dalida. C’est karaoké à Richelieu, sous le regard médusé d’une partie (infime) des spectateurs déroutés par tant d’audace. Il faut dire que l’on se croirait par moment plus au café théâtre que dans la salle du plus vieux théâtre français. Serge Bagdassarian recouvert de plusieurs robes chante au pied d’un spectateur. Marceau, l’air grave, regarde cette noblesse se désagréger. Elsa Lepoivre débouche allégrement les bouteilles de champagne en titubant.

Elsa Lepoivre et Jérémy Lopez photo Christophe Raynaud de Lage

Elsa Lepoivre et Jérémy Lopez photo Christophe Raynaud de Lage

Christiane Jahaty a souhaité que les comédiens aillent vers le public. C’est réussi. Ils se lâchent et ne font pas semblant. Même les gifles sont réelles. Celle de Jérémy Lopez fait saigner du nez Laurent Laffite. Pendant la partie théâtrale, le cinéma ne disparaît pas pour autant. Jérémy Lopez utilise un drone pour filmer le public en contre plongée. Le spectacle s’achève comme il a débuté, par une longue séquence filmée, à l’extérieur du théâtre, jusqu’au drame et la mort d’André Jurieux.

Eric Ruf a souhaité casser les codes de l’institution en confiant certaines productions à de nouveaux artistes. La brésilienne Christiane Jatahy est venue avec son génie de la déconstruction théâtrale. Ce n’est pas son spectacle le plus innovant, mais il est conforme à l’esprit du film de Jean Renoir décrié à sa sortie et qui est désormais considéré comme l’un des plus grands films de l’histoire du cinéma. C’est fou, débridé et fantaisiste.

Les comédiens de la troupe sont à l’aise dans cet exercice périlleux qui leur demande une attention extrême, notamment dans les parties d’improvisation avec le public. Ils sont constamment sur le fil. Jérémy Lopez est incroyable, il est bondissant et s’amuse comme un fou avec ses partenaires dans cette joyeuse comédie sombre qui continue de faire souffler une énergie nouvelle dans cette Comédie-Française dont on ne pourra décidément plus dire qu’elle est vielle et poussiéreuse.

Stéphane CAPRON – www.sceneweb.fr

La Règle du Jeu
Mise en scène et version scénique : Christiane Jatahy
Scénographie : Marcelo Lipiani et Christiane Jatahy
Costumes : Pascale Paume
Lumières : Marie-Christine Soma
Direction de la photographie : Paulo Camacho
Système vidéo : Julio Parente
Collaboration artistique : Henrique Mariano
Assistanat à la mise en scène : Marcus Borja
Éric Génovèse : Marceau
Jérôme Pouly : Octave
Elsa Lepoivre : Geneviève de Marras
Julie Sicard : Lisette
Serge Bagdassarian : Dick
Bakary Sangaré : Édouard Schumacher
Suliane Brahim : Christine de la Chesnaye
Jérémy Lopez : Robert de la Chesnaye
Laurent Lafitte : André Jurieux
Pauline Clément : Jacqueline
Piano : Marcus Borja
Comédiens de l’Académie :
Domestique, invitée, lapin : Marina Cappe
Domestique, invité, lapin : Tristan Cottin
Domestique, invitée, lapin : Ji Su Jeong
Domestique, invitée, lapin : Amaranta Kun
Domestique, invité, lapin : Pierre Ostoya Magnin
Domestique, invité, lapin : Axel Mandron
Durée: 1h40

Comédie-Française
Du 4 février 2017 au 15 juin 2017

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