Norah Krief : « J’ai complètement rejeté la culture de mes parents »

photo – Jean-Louis Fernandez

Au festival « Passages » de Metz, Norah Krief a créé « Al Atlal – Chant pour ma mère ». Un spectacle construit à partir d’une chanson d’Oum Kalsoum en forme d’hommage où se mélangent chant et poésie. A retrouver au festival Ambivalence(s) et en tournée.

Pendant la première partie du spectacle, vous dites que, enfant, vous détestiez l’arabe, la langue de vos parents qui avaient émigrés de Tunisie. Est-ce que la création de « Al Atlal » est une réconciliation ?

Il s’agit davantage d’une découverte. Le spectacle part de la chanson d’Oum Kalsoum, « Al Atlal », qui veut dire « les ruines ». J’ai eu envie de travailler à partir de cette musique incomprise pour moi. Au fur et à mesure que je recevais la traduction de cette chanson par Khaled Osman, j’ai compris le secret de ma mère, ce que je l’avais toujours entendue chantonner.

Est-ce un deuil ?

Non, j’ai pu faire mon deuil bien autrement. Ce spectacle n’est ni de la tristesse, ni un enterrement, mais plutôt une expérience de la nostalgie joyeuse. C’est donc un hommage, un hommage à l’enfance, à nos origines qu’on ne peut pas nier éternellement.

Vous avez nié ces origines en n’apprenant pas l’arabe ?

J’ai complètement rejeté cette langue, tout comme la culture de mes parents. Jeune, l’entendre parler m’agressait beaucoup. Ce rejet était pour moi une façon de survivre parce que l’intégration était difficile en France. J’ai le souvenir qu’à l’âge de dix ans, l’école était très compliquée pour moi. Ma famille a mis énormément de temps pour s’intégrer et moi j’ai essayé de toute mes forces de m’éloigner d’elle.

Vous avez eu le sentiment de vous intégrer en rejetant votre culture ?

S’intégrer ce n’est pas forcément rejeter la vie de ses parents consciemment. Mais, pour moi, cela s’est fait naturellement. Qui n’a pas honte de ses parents pendant l’enfance ? On ne veut pas qu’ils viennent nous chercher à l’école, on a envie de s’émanciper. Je ne voulais pas qu’ils viennent me chercher avec leur couscous et toute leur histoire ! Puis à un moment on revient à eux parce que c’est eux qui nous ont fondé.

Quel a été l’élément déclencheur pour la création de « Al Atlal » ?

Lorsque j’ai participé à la création du spectacle de Krzysztof Warlikowski, « Phèdre(s) », la première partie du spectacle était écrite par Wajdi Mouwad, et il m’a demandée d’ouvrir avec un extrait de la chanson « Al Atlal ». Lorsque je l’ai écoutée, j’ai eu un choc. J’ai entendu le secret de mes parents dans les paroles d’Oum Kalsoum qui racontent les ruines, celles d’un amour, d’un pays… Une partie du texte dit « Rends-moi ma liberté, défais mes liens, j’ai tout donné, il ne me reste plus rien ». C’est une histoire de déchirement, ce déchirement que j’ai en moi, mais ce n’est pourtant pas mon exil, c’est celui de mes parents et je l’ai ressenti dans mon enfance. A partir de ces « ruines », j’ai donc décidé de raconter l’histoire de mon enfance, comme celles des enfances de tout le monde.

Qu’avez-vous retenu de l’exil de vos parents ?

Beaucoup de douleurs, beaucoup de combat. Je raconte des histoires au début du spectacle d’événements qui me sont revenus et qui m’ont rappelée que l’intégration est un combat. Il faut résister contre l’agressivité des personnes qui rejettent l’étranger. J’avais toujours l’impression d’être en décalage, mes parents utilisaient une manivelle pour démarrer la voiture alors que les voisins avaient des garages. Ma mère avait froid, elle n’avait jamais vu la neige…

Jusqu’à la création de « Al Atlal », vous ne vous étiez jamais rapprochée de vos racines ?

Si, je suis souvent allée en Tunisie avec ma mère, pendant une vingtaine d’années. Mais ça n’a jamais été mon pays. Je voyais ma mère écarquiller les yeux, nous montrer les endroits de ses souvenirs, son école, l’endroit où mon père jouait au tennis… Mais je me suis toujours sentie à distance. Et pourtant, j’aime ce pays à travers mes parents.

Propos recueillis par Hadrien Volle – www.sceneweb.fr

“Al Atlal – Chant pour ma mère” 
Un projet de Norah Krief accompagnée par Frédéric Fresson
D’après le poème d’Ibrahim Nagi chanté par Oum Kalsoum
Traduction – adaptation : Khaled Osman
Regard extérieur : Éric Lacascade – Collaboration artistique : Charlotte Farcet
Avec : Norah Krief, Lucien Zerrad, Frédéric Fresson ou Antonin Fresson et Yousef Zayed
Création vidéo : Jérémie Scheidler – Création son : Olivier Gascoin
Création lumière : Jean-Jacques Baudoin – Coach chant oriental : Dorsaf Hamdani
Scénographie et costumes : Magali Murbach – Régie générale : Joël L’Hopitalier
Remerciements à Wajdi Mouawad, Christine Angot, Marie Descourtieux, directrice des actions 
culturelles de l’Institut du Monde Arabe.
Production : Compagnie Les Sonnets ; La Comédie de Valence – Coproduction : Comédie de Béthune avec le soutien de La Colline et de l’Institut Français Royaume-Uni

Festival Ambivalence(s) du 29 mai au 3 juin

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