L’enfer, c’est « Les Autres »

Photo Bohummil KOSTOHRYZ

Au Théâtre de l’Épée de Bois, Jean-Louis Benoit reprend quatre pièces courtes écrites dans les années 1960 par Jean-Claude Grumberg. En voulant montrer que la xénophobie et le racisme de l’époque sont toujours présents aujourd’hui, il semble avoir oublié que le théâtre, lui, a bel et bien évolué.

Dès les premières secondes, le décor est planté. Le mot « pédéraste » pour décrire l’attirance d’un homme pour un de ses collègues de bureau est abusivement prononcé. L’action semblait alors mal embarquée et tout ira, effectivement, de mal en pis. Dans sa reprise de « Michu », « Les Vacances », « Rixe » et « La Vocation », quatre pièces courtes écrites dans les années 1960 par Jean-Claude Grumberg et assemblées aujourd’hui dans « Les Autres » au Théâtre de l’Epée de Bois, Jean-Louis Benoit en a importé l’ambiance et le vocable. Les toilettes sont toujours des « water », les voitures des 4L ou des Dauphines, les Allemands des « boches » et les appareils photos des Polaroids.

Son but ? Montrer, à travers différentes scènes de vie – les cauchemars d’un mari, le repas familial dans un restaurant lors de vacances à l’étranger, un accident de voiture qui tourne en règlement de comptes, un père qui rejette son fils aspirant policier – que les beaufs xénophobes et racistes de l’époque n’ont, dans le fond, pas changé d’un iota, qu’ils ont peu à envier à ceux qu’on peut encore retrouver, ça et là, au détour d’un repas de famille ou d’une banale conversation. Pis, que leur discours nauséabond, auparavant exprimé à mi-voix dans le huis-clos familial, est désormais clamé haut et fort, y compris par certains politiciens.

Sauf que, sans adaptation même minimale, les différents textes de Grumberg ne tiennent plus. Les références datées deviennent des poncifs éculés, l’angle de vue caustique tourne à la caricature grossière. Le « bingo » juif, homosexuel, communiste et franc-maçon, les arabes appelés « bougnoules », les « nègres » convoqués dès qu’est prononcé le nom de « l’ami Y’a bon » fleurent bon la naphtaline. Parce que le fond de ce discours est, encore plus durement qu’à l’époque, entré dans les têtes, l’outrance d’hier parait aujourd’hui bien tiède. Les vulgarités enfilées comme des perles pour pimenter un corps de texte souvent insipide – où la défécation sert parfois de fil rouge – font davantage lever les yeux au ciel qu’elles ne déclenchent un quelconque sourire. La réalité est aujourd’hui plus complexe et sournoise que Grumberg ne le montre dans cette simple description d’une famille moyenne à la française. A aucun moment, il n’interroge les causes du malaise qui font naître ces violentes paroles.

La mise en scène de Jean-Louis Benoit est à l’unisson de ce texte passéiste. Piètrement et unilatéralement dirigés, les comédiens ne font pas évoluer leurs rôles d’adolescents bécassons, de mère faussement bourgeoise et de père autoritaire et outrancier. Immergées dans une scénographie très « vieux théâtre », leurs attitudes agacent bien plus qu’elles ne révoltent. En mars 2016, un Jean-Claude Grumberg défaitiste écrivait : « Le théâtre, je le sais aujourd’hui, je le pressentais déjà il y a cinquante ans, ne guérit ni les spectateurs, ni les acteurs, ni les auteurs des maladies passées ou présentes. Qu’il fasse rire encore, qu’il offre du plaisir à ceux qui le pratiquent, reste pour le vieil auteur que je suis devenu une consolation et un plaisir. » Un problème se pose lorsque le dit théâtre ne fait même plus rire.

LES AUTRES
4 pièces courtes de JEAN-CLAUDE GRUMBERG
Mise en scène JEAN-LOUIS BENOIT
Avec Philippe Duquesne, Nicole Max, Pierre Cuq, Stéphane Robles, Antony Cochin
Collaboration artistique Laurent Delvert
Scénographie Jean Haas
Lumières Jean-Pascal Pracht
Costumes Marie Sartoux
Régisseur général Charly Thicot
Régisseur lumière et son Ladislas Rouge
Production Les 2 Bureaux – Olivia Bussy
Coproducteur Les Théâtres de la Ville de Luxembourg
La compagnie de Jean-Louis Benoit est conventionnée par la DRAC Île-de-France. Avec le soutien de l’ADAMI. « L’Adami gère et fait progresser les droits des artistes-interprètes en France et dans le monde. Elle les soutient également financièrement pour leurs projets de création et de diffusion. »
Durée 1h40

PARIS AU THÉÂTRE DE L’ÉPEE DE BOIS
Du 23 novembre au 23 décembre 2017
Du jeudi au samedi à 20h30
Samedi et dimanche à 16h00

0 réponses

Répondre

Se joindre à la discussion ?
Vous êtes libre de contribuer !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *