Macha Makeïeff : « Boulgakov tend des perches pour inventer »

photo Olivier Metger

Dans son atelier, au sommet de la Criée à Marseille, face au Vieux-Port, Macha Makeïeff a mis en image les rêves et les cauchemars de Boulgakov dans sa pièce La Fuite, très rarement montée en France. Le propos est au cœur de l’actualité car elle parle de l’exil à travers le déracinement des juifs blancs chassés par les bolcheviks. En montant ce spectacle, la directrice de la Criée plonge dans sa propre histoire.

C’est pièce c’est un peu l’histoire de votre famille ?

C’est l’exact chemin qu’on fait mes grands-parents. Mais au-delà de mon histoire personnelle, je souhaite rendre hommage à tous ceux nés du côté des vaincus. C’est ce que raconte Boulgakov, dans cette grande pièce tragique. La pièce fait écho à ma famille. J’ai entendu dans mon enfance ces fragments de récits que je devais recomposer un peu comme dans cette pièce. Le coup de génie de Boulgakov c’est de dire que lorsque l’on a vécu des choses aussi difficiles, c’est aussi peut-être que l’on a rêvé. C’est peut-être ce que se disent encore aujourd’hui ces exilés, ces gens qui ont tout perdu.

La pièce est traversée par le regard d’une petite fille, c’est vous petite observant votre famille ?

Je voulais qu’il y ait le prisme de l’enfance. C’est dans l’enfance que tout se noue. Quand j’entendais ces histoires toute petite et quand ensuite j’ai lu la Fuite, j’ai eu l’impression de connaître tous ces personnages et leurs blessures, leur état de confusion, leur sidération. Mais Boulgakov n’est pas dans la compassion. Il dit que la guerre civile ne nous rend pas meilleur. Elle nous rend plus sauvage mais profondément humain. Quand on perd une guerre, on gagne la misère. C’est ce qu’il observe, lui le médecin.

Quand aujourd’hui beaucoup de metteurs en scène cherchent à parler de l’exil, on se dit tout simplement que la pièce est là. Elle a déjà été écrite. Et tout a été dit ?

C’est aussi notre émotion de restituer une immense pièce oubliée. C’est une grande responsabilité car à part la mise en scène de Pierre Debauche en 1970, elle est rarement montée. Elle n’est pas si simple à la première lecture. Elle est très savante avec ses références historiques, elle est très construite comme un quatuor de Chostakovitch. Il y a plein de résonnances. Elle n’a pas été jouée du vivant de Boulgakov, ni ensuite en Russie car elle est insolente et ne célèbre pas le vainqueur mais parle des vaincus. Le régime de l’homme nouveau n’a pas voulu entendre cette pièce.

C’est aussi une formidable pièce de troupe.

Boulgakov l’a écrite lorsqu’il est au théâtre d’art. C’est un homme de plateau, c’est un homme de scène. Il tend des perches pour inventer. Chaque acteur possède sa virtuosité et sa singularité. Je crois beaucoup au théâtre de troupe où les disciplines se rencontrent.

Propos recueillis par Stéphane CAPRON – www.sceneweb.fr

0 réponses

Répondre

Se joindre à la discussion ?
Vous êtes libre de contribuer !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *