Se taire jusqu’à en mourir

photo Simon Gosselin

Performance coup-de-poing, Les Barbelés signe l’arrivée en force des Québécois à La Colline. Contre le mutisme généralisé, le seul en scène de Marie-Ève Milot fait d’intimes ravages.

A l’heure où la parole des femmes victimes de harcèlement sexuel tend à se libérer grâce au mouvement #balancetonporc, Les Barbelés voit plus loin. Dans une société où la discrétion est de mise, où ne pas faire de vagues ni de bruit est socialement exigé, il fait partie de ces spectacles qui dérangent, brouillent les certitudes, brisent les codes imperceptibles. Armée de sa plume franche et directe, Annick Lefebvre entend faire vaciller l’un des tabous les plus répandus, celui du silence coupable.

Contre l’adage populaire « La parole est d’argent et le silence est d’or », elle oppose un théâtre de l’urgence. Urgence d’écrire pour elle, mais surtout urgence de dire pour cette femme qui se sait condamnée, rongée par un mal auquel elle ne croyait pas, ou plutôt ne voulait pas croire. A l’intérieur de son corps, poussent des barbelés. A chaque fois qu’elle s’est tue pour des broutilles, par convention, devant l’inacceptable ou par héritage, ces fils de fer acérés ont progressé et étendu leur nid sournois. Aujourd’hui, sa gorge est prise. Il ne lui reste plus qu’une heure avant que sa bouche ne soit définitivement cousue.

Cette métaphore trash, la dramaturge québécoise la file au long d’une pièce coup-de-poing, où la parole de la condamnée se libère. Seule en scène, Marie-Ève Milot la transforme en claque théâtrale. Raide dans ses mots, raide dans son corps, elle échappe à l’écueil logorrhéique en occupant tout l’espace scénique, cette cuisine bien tenue qui va se transformer en champ de ruines. Pour partager son mal et étendre le domaine de la provocation, elle cherche les spectateurs jusqu’au fond des pupilles et ne laisse personne se défiler. En même temps que le quatrième mur, elle fait voler en éclats la bienséance et balance par-dessus bord cette société aseptisée, gangrenée par un mutisme généralisé. Jusqu’à ce que les barbelés enserrent le public, que les mots prononcés le prennent à la gorge.

La performance est d’autant plus percutante qu’elle met en scène une femme qui n’a apparemment rien à se reprocher. Bonne mère de famille, fière citoyenne, elle n’est coupable d’aucun crime, ce qui rend son calvaire encore plus universel et insupportable. Elle qui mange du chou kale, s’indigne sur Facebook, signe des pétitions en ligne, aide une famille syrienne à s’installer au Québec dresse en creux le portrait d’une société où les indignations sont éphémères, les engagements en demi-teinte, les rencontres de principe. Épaulée par la discrète mais efficace mise en scène d’Alexia Bürger, Marie-Ève Milot diffuse un climat anxiogène qui se borne à poser des questions sans proposer de solutions.

Sous le choc de la scène finale, on ressort des Barbelés intimement secoué, profondément interrogatif aussi. Impossible de ne pas se remémorer toutes ces fois où l’on s’est tu, tous ces moments où l’on a préféré le confort du silence à l’impertinence de la parole, tous ces instants où l’on s’est lancé dans des dénonciations sans conséquence. Et une question s’invite alors de manière obsédante : à quel point les barbelés ont-ils déjà grandi en nous ?

Vincent Bouquet – www.sceneweb.fr

Les barbelés
texte Annick Lefebvre
mise en scène Alexia Bürger
avec
Marie‑Ève Milot
dramaturgie
Sara Dion
assistanat à la mise en scène
Stéphanie Capistran-Lalonde
scénographie et costumes
Geneviève Lizotte assistée de Carol-Ann Bourgon Sicard
lumières
Martin Labrecque
musique
Nancy Tobin
conseils aux mouvements
Anne Thériault
effets spéciaux
Olivier Proulx
Durée: 1h15

création à La Colline
du 8 Novembre au 2 Décembre 2017
du mercredi au samedi à 20h, le mardi à 19h et le dimanche à 16h
spectacle en québécois non surtitré en français
Petit Théâtre

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