Le cirque à l’ère du vide

photo Jérôme Ville

Dans un silo en tôle conçu pour l’occasion, Boris Gibé poursuit son étonnante extension du domaine du cirque. Nourri par l’œuvre d’Andrei Tarkovski, son Absolu est un spectacle dont la beauté visuelle prend le pas sur le sens et l’émotion.

Avec ses 9 mètres de diamètre et ses douze mètres de haut, le Silo de Boris Gibé ne passe pas inaperçu. Nichée dans la cour de la médiathèque Pierre Bayle de Besançon, la structure en tôle à quatre étages renseigne d’emblée sur le rapport de l’artiste aux arts du cirque qu’il pratique depuis son plus jeune âge. En imaginant comme dans Le Phare (2006) un chapiteau à mille lieues des traditionnelles tentures, Boris Gibé s’éloigne de l’imagerie associée à sa discipline tout en restant à l’intérieur du cercle qui a longtemps structuré la discipline. Avant de ne devenir qu’une option pour les circassiens d’aujourd’hui, que ce soit par choix ou par nécessité économique. Dans L’Absolu, l’artiste associé aux 2 Scènes, Scène nationale de Besançon met ainsi l’itinérance au cœur de sa démarche, tout en interrogeant ses modalités. Sa signification dans la société actuelle.

Ces questions ne sont toutefois pas formulées. S’il joue avec les codes du cirque, Boris Gibé le fait au service d’un autre type de réflexion, d’ordre métaphysique. Grand amateur de cinéma, il affirme en effet s’être inspiré du Sacrifice (1986). Soit le dernier et le plus philosophique des films d’Andreï Tarkovski, où un vieil écrivain isolé sur une île remplit son vide par des monologues sur l’Éternel Retour nietzschéen et autres concepts. De cette œuvre, le circassien ne retient à vrai dire que l’esprit général et quelques scènes – l’incendie final, surtout – qu’il s’approprie de manière très libre. Toujours très belle. Ce n’est pas pour rien qu’il lui a fallu quatre ans pour mettre en gestes et en matières son univers. Boris Gibé est un incroyable créateur d’images.

Installé dans le colimaçon du Silo, la tête penchée au-dessus de la piste comme s’il s’agissait d’un puits, le spectateur assiste à une succession de tableaux vivants dont le anti-héros n’essaie même pas de lutter contre la gravité. Prisonnier de son tube métallique, le personnage qu’incarne Boris Gibé est un pantin brinquebalé entre un sommet recouvert d’une plaque de glace et un sol de granulés qui l’avale et le recrache sans cesse. Sorte de Phénix sans gloire, mais apparemment satisfait de sa condition – il finit par exhiber un T-shirt dont le scintillant dit « I love tragedy », il prétend livrer au public-voyeur une image de lui-même. Une boule à facettes en guise de casque, il éclaire ainsi les couloirs du colimaçon lors d’une ascension laborieuse. Il récupère un vieux miroir dans son lac de boue en plastique.

Sensé inviter à « percevoir la lumière et la grâce de l’autre côté du miroir », ce symbolisme un peu trop appuyé finit par produire l’effet inverse. Utilisant l’image pour en dénoncer les effets pervers, Boris Gibé séduit au lieu de gêner. Ou de susciter la révolte. Loin de l’incendie final de la maison du Sacrifice, la tentative d’immolation maintes fois avortée qui clôt L’Absolu semble en effet se refermer sur elle-même. Alors qu’elle est dans le film l’acte de naissance d’un joyeux détachement de la vie matérielle. On retiendra au final la belle contribution de Boris Gibé au renouveau des écritures du cirque. À leur hybridation avec d’autres disciplines et à l’évolution de leur rapport au risque.

Anaïs Heluin – www.sceneweb.fr

L’absolu
Conception et interprétation : Boris Gibé / Regard dramaturgique : Elsa Dourdet / Regards chorégraphiques : Samuel Lefeuvre et Florencia Demestri / Confection textile et costumes : Sandrine Rozier / Régie technique et plateau : Quentin Alart / Régie technique : Florian Wenger / Scénographie : Clara Gay-Bellile & Charles Bédin
Création lumière : Romain de Lagarde / Réalisation sonore, régie technique : Olivier Pfeiffer / Le Silo, une aventure construite en collaboration avec : Clara Gay-Bellile & Charles Bédin – architectes associés, Quentin Alart – Ingénieur structure, Clément Delage, Florian Wenger, Jörn Roesing, Richard Rivers – constructeurs ; avec l’aide précieuse de : Alain Frérot, Alexis Auffray, Armande Jammes, Bertrand Duval, Clara Charlie, Gaël Richard, Gérard Naque, Ikram, John Carroll, Marinette Julien, Sarah Pécout, Suzanne Péchenart, Samuel Bodin, Tiziano Lavoratornovi, Ulysse Lacoste • Production : Les Choses de Rien, avec l’aide de Si Par Hasard / Coproduction : Boris Gibé est artiste associé aux 2 scènes, Scène nationale de Besançon ; Coopérative De Rue et De Cirque – 2r2c – Paris ; Théâtre Firmin Gémier ; La Piscine, Pôle national des arts du cirque d’Antony et de Chatenay-Malabry ; Cirque Jules Verne, Pôle national cirque et arts de la rue – Amiens ; Châteauvallon, Scène nationale ; Espace Jean Legendre, Scène nationale de l’Oise – Compiègne • Soutien : Ministère de la Culture – DRAC Île-de-France (conventionnement 2015-2017) ; Conseil régional Île-de-France ; Fondation de la tour vagabonde ; Lycée Eugène Guillaume de Montbard ; SACD – Processus cirque ; L’atelier Arts-Sciences, partenariat entre L’Hexagone, Scène nationale de Meylan & le CEA de Grenoble ; Ass. Beaumarchais – Bourse Auteur de Cirque / Résidences : La Gare – Marigny – le Cahouet ; CEA – Grenoble ; 2r2c – Paris ; Le Château de Monthelon ; Les 2 scènes – Besançon.

Spectacle en partenariat avec la médiathèque Pierre Bayle qui accueillera dans sa cour le Silo, chapiteau de tôle itinérant.

Les 2 scènes à Besançon
Du mardi 3 au samedi 28 octobre 17 (sauf dimanches et lundis)
Mardis, jeudis et vendredis à 20h

14, 16, 17, 20, 21, 22, 23, 24 mars 2018 – Parc de Bayser – Espace Jean Legendre, Scène Conventionnée – Compiègne (60)

14,15, 17, 18, 19, 21, 22, 24, 25, 26, 28, 29, 31 mai, 01 & 02 juin 2018 au Théâtre de la Cité internationale – en partenariat avec la coopération De Rue De Cirque (2R2C) – Paris (75)
Mercredis et samedis à 19h

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