Romeo Castellucci : « Il n’y a rien d’esthétique dans la démocratie américaine »

Romeo Castellucci photo Luca Del Pia

Romeo Castellucci a digéré pour les spectateurs les deux tomes de l’œuvre de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique. Le spectacle a été présenté en première française au Printemps des Comédiens. Il sera à l’affiche de la MC 93 dans le cadre du Festival d’Automne en octobre.
On parle souvent du puritanisme américain. Et l’on comprend pourquoi dans la pièce. Tocqueville pressent le poids que va représenter la religion dans la société. Il pointe la tyrannie de la majorité, et cela ressort parfaitement dans sa mise en scène Democracy in America est un spectacle sombre, parfois ardu. Mais qui rétablit quelques vérités sur l’histoire des Etats-Unis. Rencontre avec Romeo Castellucci

Quel a été le déclencheur pour vous lancer dans ce projet ? Le fait que nos démocraties soient un peu à bout de souffle ?

Ce n’est pas une tentative de donner une réponse à la situation politique actuelle. Cela n’a rien à voir avec les dernières élections aux États-Unis. Cela fait plusieurs années que j’ai envie de creuser ce sujet à cause de la beauté de l’écriture de Tocqueville. C’est un roman, un drame qui parle de la pauvreté des premiers pèlerins puritains arrivés sur le sol américain. Ils n’avaient aucune connaissance de l’agriculture et on les a lancés dans le désert américain. On leur a fait miroiter l’idée d’une nouvelle terre promise. Il s’agit de comprendre que dans le fondement de cette démocratie, il y a un aspect rural et théologique. Tocqueville est frappé par cela. Au même moment en France, le cordon était déjà coupé entre l’église et l’État. Cette vision de la démocratie est en totale opposition avec la démocratie grecque qui a inspiré nos démocraties européennes. Tocqueville découvre cette fleur exotique née au milieu du désert sans aucun rapport avec la philosophie européenne. Il n’y a rien d’esthétique dans la démocratie américaine.

Au centre de la pièce il y a donc ce couple de pèlerins pentecôtistes, très religieux. Et la femme Elisabeth va se révolter contre sa condition. A travers son parcours vous racontez l’histoire de la condition féminine.

Oui les femmes dans les sociétés puritaines n’existent pas. Elles sont en dernière position dans l’échelle sociale juste avant les indiens et les noirs. Elisabeth marche dans le fleuve contre le courant. Elle veut remonter la source pour trouver le rapport à la terre. Elle découvre le langage des indiens qui est plus sincère. Elle refuse d’entrer dans le nouveau contrat social et ne souhaite pas entrer dans cette nouvelle démocratie.

Le spectacle rend aussi hommage aux indiens, sacrifiés par cette nouvelle démocratie.

Il s’agissait d’utiliser la mythologie de l’Ancien Testament selon laquelle la terre appartient par droit divin aux colons. C’est un droit de chasser les indiens, la volonté de Dieu. Ils ont utilisé ce langage pour les écraser.

Sur la forme votre spectacle est très visuel, mais avec un peu plus de scènes dialoguées que d’habitude. C’était une volonté de revenir à une forme théâtrale plus classique ?

Non ce n’était pas l’envie première. Le cœur du travail était de parler du langage. Il fallait un dialogue simple dans un style puritain avec une lumière monothéiste sans décor. Le langage est une arme pour gagner cette terre et pour chasser les indiens.

Democracy in America rassemble tous vos langages théâtraux.

C’est vrai et je pense que c’est une faiblesse. C’est un résumé de mon travail, je l’ai noté aussi et je n’en suis pas satisfait. Un retour en arrière est une mauvaise chose.

Donc le prochain spectacle sera radicalement différent ?

Oui, il sera probablement muet !

Propos recueillis par Stéphane CAPRON – www.sceneweb.fr

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