Ça occupe l’âme : le sombre joyau d’Impatience

Le huis clos de Marion Pellissier ressort du Festival Impatience sans récompense. Il n’en est pas moins la proposition la plus singulière et aboutie. Une belle découverte.

Comme Méduse du collectif Les Bâtards dorés, lauréat des prix du jury et du public du festival Impatience, Ça occupe l’âme de Marion Pellissier se situe dans un lieu intermédiaire entre la vie et la mort. Dans un espace coupé du monde, où les pulsions naturelles menacent de prendre le dessus sur la raison et sur le langage qui en témoigne. Sur la mémoire aussi, qui échappe aux deux protagonistes enfermés dans une étrange cellule toute accidentée. Comme après une catastrophe dont on n’apprendra rien. Pas plus qu’on ne saura pourquoi ni par qui le couple incarné par Julie Méjean et Florian Bardet est enfermé. Ni d’ailleurs s’il l’est réellement, ou seulement dans un cauchemar. Dans ses pensées noires.

Les limbes de La Raffinerie, compagnie fondée en 2006 par Marion Pellissier et Julien Testard, sont donc très différents de ceux des Bâtards dorés. Plus métaphysiques, mais aussi imprégnés des codes d’un certain cinéma de genre : celui du huis clos d’épouvante ou de science-fiction – invisibles, les bourreaux peuvent aussi bien être des criminels curieux que des extraterrestres. Plus sombres également, la solitude du couple créant une sensation d’oppression que, même mise au service d’un sujet tragique, la dynamique du collectif a tendance à atténuer. Pour preuve les résultats du Festival Impatience, la radicalité de Ça occupe l’âme n’est pas de celles qui font consensus.

Aussi ouvert à l’interprétation que ses personnages sont cloîtrés, cet objet théâtral que l’on se plaît à ne pas pouvoir identifier prolonge la recherche de Marion Pellissier sur les rituels de la solitude. Sur les mots et les gestes de l’enfermement. Comme la protagoniste de Record (2013), la première pièce de l’auteure et metteure en scène, et le couple de Pleine (2015), l’homme et la femme de cette nouvelle création remplissent leur temps par des jeux dont ils ne tirent aucun plaisir. Tout au plus un apaisement momentané, avant le retour de l’angoisse. Ils mettent au point des méthodes pour se rappeler de leur quotidien d’avant. Notent des mots sur le sol et se racontent des pseudo-souvenirs qui leur échappent et qu’ils ne cessent de reformuler. De réinventer.

En mouvement perpétuel sur leur plateau miniature, presque nus, Julie Méjean et Florian Bardet sont impressionnants de précision et d’intensité dans le déroulement de récits et de crises qui composent le spectacle. Si dans l’utilisation des vidéos de Nicolas Doremus et de Nicolas Comte, régulièrement projetées au fond de la cellule ne sont pas filmées en direct, on reconnaît l’influence des performances filmiques de Cyril Teste – Marion Pellissier est son assistante à la mise en scène et sa collaboratrice artistique, notamment sur Nobody et Festen – l’écriture et les enjeux de la pièce sont tout autres. Du côté de l’urgence de dire et de lutter contre la fragmentation de l’être. Contre tout ce qui menace la pensée et les libertés.

Anaïs Heluin – www.sceneweb.fr

La Raffinerie
Ça occupe l’âme
texte et mise en scène Marion Pellissier
avec Julie Mejean et Florian Bardet
assistant à la mise en scène Sylvère Santin
son Thibault Lamy
vidéo Nicolas Doremus et Nicolas Comte
lumière Jason Razoux
musique Jean-Baptiste Cognet
construction Emmanuelle Debeusscher
Production La Raffinerie
Avec le soutien de la DRAC Occitanie, Le Périscope de Nîmes, L’ENSAD de Montpellier, le Collectif MxM/Cyril Teste, la Gare Franche, Montévidéo Créations Contemporaines – Atelier de Fabrique Artistique, le LUX scène nationale de Valence, Le Théâtre Gérard Philippe de St Denis, Le Théâtre de St Quentin en Yvelines, l’atelier décor du CDN de Montpellier HTH et de la Région Occitanie Pyrénées Méditerranée
Ce spectacle bénéficie également de mai 2018 à août 2020 du soutien de la Charte d’aide à la diffusion signée par l’Onda, Arcadi Île-de-France, l’OARA Nouvelle Aquitaine, l’ODIA Normandie, Réseau en scène – Languedoc-Roussillon et Spectacle Vivant en Bretagne.
durée : 1h30

Festival Impatience 2017
mardi 19 décembre à 19h
mercredi 20 décembre à 21h
au CENTQUATRE-PARIS

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