Au Pays lointain, le retour du fils en fuite

photo Jean-Louis Fernandez

Plus de 20 ans après la mort de Jean-Luc Lagarce, Clément Hervieu-Léger s’empare de son ultime pièce, Le Pays lointain, au Théâtre National de Strasbourg. Une fresque de vie crépusculaire où dans une infinie délicatesse les morts se mêlent au vivant.

Une aire d’autoroute. C’est le décorum retenu par Clément Hervieu-Léger pour ressusciter Le Pays lointain de Jean-Luc Lagarce. Inattendu, ce choix révèle toute sa maligne pertinence à mesure que la pièce avance : quel autre lieu fut plus adéquat pour symboliser le carrefour d’une vie, où pourrait s’entrecroiser et dialoguer le passé et le présent, les morts et les vivants ? Car, contrairement à Juste la fin du monde récemment adapté au cinéma par Xavier Dolan, Le Pays lointain mobilise, en plus de la “vraie” famille à qui Louis vient annoncer sa mort prochaine, cette famille “choisie”, celle composée d’amis, d’amants, mais aussi de morts.

Ces fantômes du passé agissent comme les catalyseurs d’une parole trop longtemps mise de côté. À la vérité, Louis a préféré les non-dits ; à l’honnêteté, ces petits sourires en coin qui en disent long mais paraissent bien courts pour quiconque les reçoit. Au soir de sa vie, il croit bon de tout solder avec cet entourage minutieusement négligé. Personnelle dans son aspect testamentaire, la démarche de Lagarce devient réflexive sous le regard de Clément Hervieu-Léger. En “déréalisant” le propos, il le transforme en une caisse de résonance où chacun peut ausculter les contours de son propre “pays lointain”.

Sobre et élégante, sa mise en scène n’est pas aussi grave que le texte pourrait le laisser présager. Au contraire, en jonglant avec cette hétérochronie, avec cette frontière – symbolisée par les belles lumières de Bertrand Couderc – entre vivants et morts, entre passé et présent, il instille une certaine légèreté dans le jeu de ses comédiens. Délicate, cette fresque de vie sait aussi se faire poignante au détour d’une réplique plus intense qu’une autre. La tension va d’ailleurs crescendo : si, sans aucune coupe textuelle, la première partie se perd parfois dans les longueurs et les langueurs du texte de Lagarde, la seconde plus nerveuse s’impose émotionnellement.

Rien de tout cela ne serait possible sans la formidable équipe de comédiens qui entoure Clément Hervieu-Léger. D’Audrey Bonnet à Vincent Dissez, en passant par Nada Strancar, Louis Berthélemy et bien sûr Loïc Corbery, ils incarnent, bien plus qu’ils ne jouent, ces personnages. Telle que la pièce est construite, chacun pourrait rester dans son couloir de nage, mais c’est en réalité un vrai esprit de troupe qui se fait sentir. Constamment mobilisés sur scène, tous font montre d’une grande complicité, qui semble aller bien au-delà des bords du plateau. Comme si Clément Hervieu-Léger avait lui aussi trouvé sa famille théâtrale.

Vincent Bouquet – www.sceneweb.fr

Le Pays Lointain
Texte Jean-Luc Lagarce
Mise en scène Clément Hervieu-Léger de la Comédie-Française
Avec Aymeline Alix, Louis Berthélemy, Audrey Bonnet, Clémence Boué, Loïc Corbery de la Comédie-Française, Vincent Dissez, François Nambot, Guillaume Ravoire, Daniel San Pedro, Nada Strancar, Stanley Weber
Collaboration artistique Frédérique Plain
Musique Pascal Sangla
Scénographie Aurélie Maestre
Costumes Caroline de Vivaise
Lumière Bertrand Couderc
Son Jean-Luc Ristord
Production Compagnie des Petits Champs
Coproduction Théâtre National de Strasbourg, Théâtre de Caen, Châteauvallon – Scène nationale, Célestins – Théâtre de Lyon, Scène nationale d’Albi, L’Entracte – Scène conventionnée de Sablé sur Sarthe
Audrey Bonnet et Vincent Dissez sont artistes associés au TNS
Le décor et les costumes sont réalisés par les ateliers du TNS
Le texte est publié aux éditions Les Solitaires Intempestifs
La Compagnie des Petits Champs est conventionnée par la DRAC Normandie, le ministère de la Culture et de la Communication et reçoit le soutien de la Région Normandie, du Département de l’Eure et de l’Odia-Normandie
Création le 26 septembre 2017 au Théâtre National de Strasbourg
Durée: 4h15 dont 20 minutes d’entracte

Strasbourg, TNS du 26 sep au 13 oct 2017
Scène Nationale d’Albi | 17-18 octobre 2017
Théâtre de Cornouaille – Scène Nationale de Quimper | 20-21 novembre 2017
Célestins – Théâtre de Lyon | 24-28 avril 2018
Théâtre de Caen | 15-16 mai 2018
L’Arsenal – Val de Reuil | 18 mai 2018
L’Entracte – Scène Conventionnée de Sablé sur Sarthe | 22 mai 2018
Châteauvallon – Scène Nationale | 25-26 mai 2018

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