Émilie Charriot, le théâtre comme un couteau

Après King Kong Théorie de Virginie Despentes et Le Zoophile d’Antoine Jaccoud, Émilie Charriot signe une délicate mise en scène de Passion simple d’Annie Ernaux.

 Passion simple d’Émilie Charriot commence comme un soir de boom dans les années 80 ou 90, à l’heure du slow. Nous ne sommes pas encore entrés dans la petite salle René Gonzalez du Théâtre Vidy-Lausanne que de vieux tubes pleins de romances plus ou moins malheureuses nous accueillent. L’amour « fatal animal » de Sylvie Vartan chauffe la scène avec celui que chantent Lavilliers et Nicoletta, avec l’air de la Lambada ou encore une reprise de J’attendrai, version Barbara. Après son adaptation minimaliste de King Kong Théorie de Virginie Despentes et son Zoophile créé au printemps dernier dans le même théâtre, la jeune comédienne et metteuse en scène romande aurait-elle décidé de se laisser aller à un peu de nostalgie et de sentimentalisme ?

Ç’aurait été trahir Annie Ernaux, et tel n’est pas le projet d’Émilie Charriot, qui relève avec brio le défi que pose à la scène Passion simple. Un court texte publié en 1991, où l’auteure de La Place met son écriture « plate » ou « comme un couteau » – d’après le titre d’un livre d’entretien avec Frédéric Yves-Jeannet – au service d’un épisode intime : une aventure passionnelle avec un homme marié. Dès l’introduction musicale, la pièce est placée sous le signe de la passion froide. Mise à distance. Installés sur une estrade posée au milieu d’un plateau nu mais éclairé par de longues guirlandes d’ampoules, la chanteuse Élodie Romain alias Billie Bird ainsi que l’auteur-compositeur et interprète lausannois Marcin de Morsier s’emparent en effet très librement des chansons citées plus tôt.

Ils les font sonner façon rock ou électro, y mettent un soupçon de fado et de quelques autres musiques du monde. Rien de sirupeux là-dedans, ni de larmoyant. Pas plus que chez Émilie Charriot, qui prend bientôt le relai avec les mots d’Annie Ernaux. Après un court et assez maladroit – on aurait préféré entendre Émilie Charriot le dire elle-même, car c’est bien de son expérience qu’il s’agit – monologue sur le trac et le désir de théâtre porté par une petite fille, la metteuse en scène entre en effet en scène. Elle s’arrête au milieu, là où était posé le plateau mobile des musiciens, et elle n’en bougera pas jusqu’à la fin. Jusqu’au récit du délitement de la relation détaillée par Annie Ernaux.

Émilie Charriot ne cherche pas à incarner l’auteure. Elle n’a pas son vécu de femme née en 1940 en Normandie de parents ouvriers. Pour elle comme pour les femmes de sa génération, dire l’amour physique n’est plus aussi tabou qu’à l’époque. Ou du moins pas de la même manière. Sur scène, Émilie Charriot est donc proche d’elle-même. Une trentenaire d’aujourd’hui qui s’empare d’une histoire qui n’est pas la sienne mais qui pourrait l’être, tant l’écriture d’Annie Ernaux est, selon les termes de Frédéric Yves-Jeannet, « décapée jusqu’à l’os, mettant à nu la douleur, la joie, la complexité d’exister ». Et donc susceptible de parler à chacun. De se laisser prononcer par tous.

Au bord du sourire, les gestes aussi contenus que le sont les phrases de Passion simple, Émilie Charriot trouve la distance juste pour rendre sensible la précision et l’exigence de l’écrivaine. Sa capacité à décrire la passion non pour elle-même, mais pour le type de compréhension du monde qu’elle suscite. Pour tous les signes qu’elle rend visibles, dans une parfaite suspension du jugement moral. Si l’ensemble des livres d’Annie Ernaux constituent selon la formulation de celle-ci « une sorte de destin de femme (…), quelque chose comme ‘’Une vie’’ de Maupassant, qui ferait ressentir le passage du temps en elle et hors d’elle » (Les Années, 2008), Émilie Charriot prouve qu’à condition d’être interprété comme il faut, chaque texte peut contenir toute la force de cette traversée, qui vient d’ailleurs d’être récompensée par le prix Marguerite Yourcenar.

Anaïs Heluin – www.sceneweb.fr

Passion simple
Mise en scène:
Émilie Charriot
Lumière:
Yan Godat
Collaboration dramaturgique:
Igor Cardellini
Collaboration artistique:
Valérianne Poidevin
Regard extérieur:
François-Xavier Rouyer
Avec:
Émilie Charriot
Nora
Et les musiciens
Billie Bird et Marcin de Morsier
Production:
Compagnie Émilie Charriot
Coproduction:
Théâtre Vidy-Lausanne
Le texte Passion simple est publié aux Éditions Gallimard
Durée: env. 90 min

Théâtre Vidy
Du 7 au 22 novembre 2017

Les 4 et 5 avril 2018 à Bonlieu, Scène nationale d’Annecy

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