Un Dom Juan comme une berceuse

Dom Juan Olivier Olivier Horeau et Juan Antonio Crespillo @ Willy Vainqueur

Marie-José Malis donne une lecture lente et brute de l’œuvre de Molière. Un spectacle long mais chargé de poésie et de comédie, porté par deux grands comédiens dans les rôles clefs de Dom Juan et Sagnarelle.

On sent comme une envie de jouer dès les premières minutes lorsque Sganarelle (Oliver Horeau) souffle de la fumée de cigarette au visage des spectateurs du premier rang. La salle restera allumée pendant les 4 h 30 de ce voyage en Domjuanerie, comme c’est souvent le cas chez Marie-José Malis, qui aime prendre son temps. On aime ou on déteste. Son théâtre clive les professionnels et malheureusement aussi les spectateurs, c’est triste de voir une salle à moitié vide un samedi après-midi dans le Centre Dramatique National porté à bout de bras par Jack Ralite qui vient de nous quitter. Mais le théâtre est aujourd’hui le seul endroit de la planète où le temps s’arrête, où l’on se déconnecte du monde numérique. Le théâtre de Marie-José Malis est à contre temps de l’époque. Ses spectacles sont longs, sans effets, sans décor, les acteurs voient les spectateurs s’ennuyer ou s’émerveiller.

Il faut se laisser porter par ce Dom Juan, qui s’écoute comme une longue berceuse et laisser décanter les mots prononcés par les comédiens dans une lenteur brute – certes excessive – mais d’une beauté saisissante. Marie-José Malis fait œuvre explication et donne une importance à toutes les scènes, comme celle de Charlotte et Pierrot, souvent bâclée ; ici les deux personnages ont de l’épaisseur et de l’âme.

La scénographie – on ne peut plus épurée – rend hommage au théâtre. Le plateau est nu. Les perches perpendiculaires au mur de fond de scène descendent des cintres, la machinerie du théâtre est à vue. Dans cet espace vide, Marie-José Malis parvient à créer de très belles images notamment dans l’une des scènes capitales de la pièce, celle du tombeau du Commandeur. Des pierres se fracassent au sol, le salpêtre s’effrite des murs. Dom Juan et Sganarelle sacrifient au rituel du selfie face à la statue qui hoche la tête. C’est l’une des multiples scènes de pure comédie de ce Dom Juan, et elles sont nombreuses dans le spectacle. Car on rie beaucoup. On le doit au jeu aiguisé et facétieux d’Oliver Horeau, magnifique Sganarelle persifleur.

Et puis cette pièce tient la route grâce à la présence de Juan Antonio Crespillo dans le rôle-titre. Il incarne à merveille ce libertin séducteur chevaleresque, amoureux des femmes et tellement à l’opposé des prédateurs sexuels du 21ème siècle. On a aimé également la colère froide d’Elvire, incarnée par Sylvia Etcheto, qui revient dans le dernier acte couverte de noire.

Marie-José Malis distille quelques incises personnelles dans le texte (en plus des « pauvre con », ou autres phrases triviales de notre époque) sur l’homme qui fout le camp, sur la disparition des penseurs comme Lacan ou Foucault. En prenant le temps, elle détaille le mécanisme psychologique de Dom Juan jusqu’au monologue final sur l’imposture et sur l’hypocrisie « bouclier du manteau de la religion ». On comprend tout de la pensée de Molière. Alors c’est vrai, il faut par moment lutter contre la fatigue d’autant que les pauses entre les actes sont très courtes. Mais le CDN d’Aubervilliers a bien fait les choses. Étant donnée la durée du spectacle, les spectateurs qui souhaiteraient le voir en deux fois peuvent revenir à une autre date munis de leur billet. Ainsi il est possible de voir ce Dom Juan en deux fois, comme deux épisodes d’une série télé.

Stéphane CAPRON – www.sceneweb.fr

Dom Juan
de Molière
mise en scène Marie-José Malis
création lumière Jessy Ducatillon
création son Patrick Jammes
scénographie Marie-José Malis, Adrien Marès
costumes, coiffures et maquillages Zig et Zag
avec Pascal Batigne, Lou Chrétien-Février, Juan Antonio Crespillo, Sylvia Etcheto, Olivier Horeau, Victor Ponomarev, Sandrine Rommel, Frédéric Schulz-Richard…
La Commune, CDN d’Aubervilliers
première partie 3H – entracte 15′ – deuxième partie 1H30

La Commune, CDN d’Aubervilliers
15 Novembre au 29 Novembre 2017
MAR, MER, JEU ET VEN À 19H30, SAM À 18H, DIM À 16H

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