Méduse : le naufrage victorieux d’Impatience

Lauréat des prix du jury et du public du Festival Impatience 2017, le collectif Les Bâtards dorés s’inspirent du célèbre naufrage de la Méduse pour donner à penser les tragédies du présent.

Les Bâtard dorés ont beau être jeunes – ils ont tous moins de trente ans –, ils n’en sont pas à leur premier naufrage. Dans Princes (2015) déjà –  leur premier projet –  le collectif de cinq comédiens issus d’écoles supérieures de théâtre différentes – L’EPSAD à Lille, L’ENSAD à Montpellier et L’ESTBA à Bordeaux – ils s’emparaient très librement de L’Idiot de Dostoïevski pour mettre en scène une communauté à la dérive. Condamnée à mort ou errant peut-être dans des limbes en attendant de trouver le repos éternel. C’est dans un entre-deux similaire que Romain Grard, Lisa Hours, Christophe Montenez (de la Comédie-Française), Jules Sagot et Manuel Severi s’engouffrent dans Méduses, où ils s’approprient à nouveau un texte ancien, Le Naufrage de la Méduse (1817) d’Alexandre Corréard et Jean-Baptiste Savigny, pour proposer une réflexion sur le présent.

Grâce à un dispositif bifrontal à l’extrémité duquel trône Lisa Hours en robe de juge, le collectif installe d’emblée le public dans la zone transitoire qui l’intéresse. Dans une position de juré, d’autant plus active dans le cadre du festival Impatience que le public est aussi amené à juger sur pièces les compagnies sélectionnées. Deux cent ans après le naufrage de la frégate française La Méduse en 1816 sur le banc d’Arguin  au large de la Mauritanie, Les Bâtards dorés rouvrent en effet le procès qui fut intenté au capitaine Hugues Duroy de Chaumareys, tenu par les deux auteurs du témoignage cité plus tôt pour responsable du naufrage. Et donc de la mort de 137 personnes abandonnées sur un radeau en comptant au départ 152, pour permettre au navire de poursuivre sa route vers le Sénégal dont il allait reprendre possession.

Avec son procès d’outre-tombe, le jeune collectif sort le célèbre fait divers du flou dans lequel le temps l’a plongé pour en faire resurgir toute la violence. Toutes les injustices. Tandis que, face à la juge, le plasticien Jean-Michel Charpentier peint en direct une fresque inspirée de son propre Radeau réalisé entre 2004 et 2008 d’après le célèbre tableau de Géricault, Manuel Severi et Romain Grard évoquent le quotidien sur l’embarcation de fortune. En costume et sandales de plage transparentes, le premier est un Jean-Baptiste Savigny qui rejette avec aplomb toutes les fautes sur ceux qui sont restés à bord. Jusqu’à ce que le second surgisse du public et du roman Océan mer d’Alessandro Barrico pour l’accuser de mensonge.

Affrontements entre officiers et soldats, gestion inéquitable des vivres, et pour finir actes de cannibalisme… D’une grande tenue, avec une cruauté légèrement distanciée par le statut de revenants des témoins, cet acte initial pose avec force l’esthétique hybride des Bâtard dorés. Leur foi dans la disparité des pratiques qu’ils n’hésitent pas à qualifier de « naïve » et d’« utopique » dans leur Manifeste, où ils revendiquent aussi faire un théâtre « spectaculaire ». Un théâtre qui a « dans sa prétention l’humilité de ne pas masquer sa bêtise ».

Après une superbe parenthèse de poésie avec Ode maritime de Fernando Pessoa interprétée par Jules Sagot sur la musique de Lény Bernay, les artistes opèrent en effet un basculement dans un théâtre ouvertement scatologique. Où le sang, la bave et toutes sortes d’excrétions illustrent ce qu’on avait déjà très bien compris : le naufrage, non seulement de la Méduse, mais de notre époque. On se rapproche du trash et de l’humour des Chiens de Navarre et de nombreux autres collectifs, regrettant l’étonnant surréalisme politique de leur beau procès. Lequel suffit toutefois à lui seul à placer Les Bâtards dorés parmi les collectifs pleins d’avenir.

collectif les bâtards dorés
Méduse
texte, conception et mise en scène collectif les bâtards dorés
avec Romain Grard, Lisa Hours, Christophe Montenez de La Comédie-Française, Jules Sagot et Manuel Severi
artiste-peintre Jean-Michel Charpentier
conception et interprétation musicale Lény Bernay
conception lumière Lucien Valle
Lauréat de l’appel à projet des Studios de Virecourt en partenariat avec La Loge
durée : 1h45

Festival Impatience 2017
samedi 16 décembre à 14h et 21h
dimanche 17 décembre à 12h et 19h
à la Gaîté Lyrique

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