Nicolas Bouchaud, prodige moderne pour Maîtres anciens

Nicolas Bouchaud photo Jean-Louis Fernandez

Mis en scène par son complice Éric Didry, Nicolas Bouchaud poursuit son passionnant théâtre de la pensée en s’emparant de Maîtres anciens de Thomas Bernhard. Une performance tragi-comique d’une rare intensité.

Depuis La loi du marcheur (2010) consacré au critique de cinéma Serge Daney, Nicolas Bouchaud déploie une trajectoire personnelle dont les étapes sont devenues des événements attendus. Autant que les spectacles de Jean-François Sivadier, où l’on a depuis longtemps l’habitude d’admirer ses interprétations de personnages majeurs du répertoire européen classique et moderne. Accompagné dans sa démarche par le metteur en scène Éric Didry et Véronique Timsit, le comédien aime en effet à mettre sa silhouette longiligne et sa figure d’enfant rêveur au service de textes non théâtraux. De pensées brillantes et tourmentées, intranquilles, qui interrogent sa discipline et l’art en général autant que la société dans laquelle il s’inscrit.

« Je me suis esquivé dans la musique, tout à fait secrètement », dit le comédien dès les premières minutes du spectacle, dans une adresse directe au public qui sera la sienne jusqu’à la fin. Nous voilà face au vieux Reger, personnage principal de Maîtres anciens, l’avant-dernier roman de Thomas Bernhard (1931-1989). Après Un métier idéal (2013) adapté de John Berger et Le Méridien (2015) de Paul Celan – spectacles que l’on pourra revoir en mars et avril 2018 au Théâtre du Rond-Point, avec La loi du marcheur – c’est en effet à cette autre grande figure de la littérature que se confronte Nicolas Bouchaud. Ce qui lui permet d’endosser un nouveau rôle de critique d’art. De musique précisément. Métier que le vieux Reger vit comme un drame qui le « rend pourtant heureux ».

Ce n’est pas la seule contradiction ni l’unique bizarrerie de ce type torturé dont le comédien a choisi de porter la parole débordante. Loin de là. Veuf depuis peu, fréquentant tous les deux jours, depuis plus de trente ans, le Musée d’histoire de l’art de Vienne dans le seul but de s’assoir sur une banquette en face de L’homme à la barbe blanche de Tintoret qu’il déteste autant que tous les autres tableaux exposés, ce grincheux érudit est un des grands spécimens de folie et d’intelligence de l’œuvre bernhardienne. Un esprit torturé que Nicolas Bouchaud met en mouvement avec l’intensité tragi-comique qu’on lui connaît.

À l’opposé des mises en scène quasi-naturalistes de Krystian Lupa, un des plus grands passeurs actuels de Thomas Bernhard à être régulièrement invités sur nos scènes, ces Maîtres anciens brillent par leur dépouillement. Deux pans de murs accolés – dessus, une trace rectangulaire et une bâche en papier évoquent un espace d’art abandonné – un tourne-disque et une caisse suffisent à Nicolas Bouchaud pour habiter pleinement l’espace. Tout en ruptures et en répétitions, le génial monologue qui égratigne tout un pan du patrimoine culturel européen – Beethoven, par exemple, est décrit en « artiste crispé, monotone, doublé d’un être brutal », Greco en peintre dont les mains « ont toujours l’air de lavettes sales et mouillées » et Heidegger en « épisode repoussant de la philosophie allemande – se fait ainsi invitation à habiter et à penser le présent. À s’emparer de beautés comme de ses violences. Librement.

Aussi drôle que désespéré, le brillant coq-à-l’âne fait penser à ces mots du critique Bernard Dort dans son avant-propos de Théâtres (1966) : « écrire sur le théâtre est une entreprise peut-être désespérée ». Car dans la musique qui occupe le protagoniste du roman et dans les différents champs de l’art et de la pensée qu’il massacre tout au long de sa crise de logorrhée, c’est aussi ses propres gestes et sa discipline qu’interroge Nicolas Bouchaud. Son rôle dans un contexte social et politique tendu. Comme l’était celui de l’Autriche d’après-guerre de Thomas Berhnard.

Anaïs Heluin – www.sceneweb.fr

Nicolas Bouchaud
Éric Didry
Maîtres anciens (comédie)
de Thomas Bernhard
Un projet de et avec Nicolas Bouchaud
Mise en scène, Éric Didry
Traduction francaise par Gilberte Lambrichs, publiée aux Éditions Gallimard
Adaptation, Nicolas Bouchaud, Éric Didry, Véronique Timsit
Collaboration artistique, Véronique Timsit
Scénographie, Élise Capdenat, Pia de Compiègne
Lumières, Philippe Berthomé
Son, Manuel Coursin
Régie générale, Ronan Cahoreau-Gallier
Production, Nicolas Roux
Production déléguée Le Quai Centre dramatique national Angers Pays de la Loire // Coproduction Compagnie Italienne avec Orchestre ; Bonlieu Scène nationale (Annecy) ; Espace Malraux scène nationale de Chambéry et de la Savoie ; Théâtre de la Bastille (Paris) ; Festival d’Automne à Paris // Coréalisation Théâtre de la Bastille (Paris) ; Festival d’Automne à Paris // Avec le soutien de La Villette (Paris) ; du Nouveau Théâtre de Montreuil, CDN. // L’Arche est agent théâtral du texte représenté (www.arche-editeur.com). // En partenariat avec France Inter // Spectacle créé le 7 novembre 2017 au Quai Centre dramatique national Angers Pays de la Loire

Festival d’Automne à Paris
Théâtre de la Bastille
22 novembre au 22 décembre 2017

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