Kein Licht, un “thinkspiel” post-apocalyptique

photo Caroline Seidel / Ruhrtriennale 2017

A la RuhrTriennale, se donne en première mondiale la nouvelle création très expérimentale de Philippe Manoury, Kein Licht, un audacieux capharnaüm visuel et sonore bien inspiré mis en scène par le trublion Nicolas Stemann. Une évocation explosive de la catastrophe de Fukushima et des désastreuses politiques environnementales contemporaines. 

Avant d’être présenté au festival Musica de Strasbourg puis de connaître les dorures de l’Opéra-Comique (son commanditaire et producteur principal) à Paris en octobre prochain, l’inédit Kein Licht a vu le jour dans la Gebläsehalle plantée au cœur des étonnantes structures de fer et de rouille du gigantesque Landschaftspark, le complexe industriel de la ville de Duisbourg. Sur une scène rectangulaire, cohabitent un ensemble de seize musiciens dirigés par Julien Leroy et quatre chanteurs-performeurs, Christina Daletska, Sarah Sun et Olivia Vermeulen, trois succédanées des filles du Rhin, auxquelles s’ajoute le baryton Lionel Peintre, tous tourbillonnants dans une prolifération cacophonique de mots, de sons, de chants, de textes, d’images, de projections…

Le climat est à la fête triste et insolite. La pièce commence par les aboiements geignards d’un petit chien accompagné d’une trompette plaintive. La composition dissonante de Manoury alterne lamentations et éruptions cataclysmiques jusqu’à la saturation. Le compositeur présent dans la salle derrière une table de régie est avec Thomas Goepfer aux commandes du mixage des sons et de leur fabrication aléatoire réalisée par un ordinateur de l’IRCAM en temps réel qui interagit avec la musique acoustique.

C’est Elfriede Jelinek qui signe le livret, forcément touffu et disparate, à l’image de la restitution scénique qui en est faite. Destinée par sa mère a une carrière de musicienne, elle est finalement devenue la dramaturge et romancière, Prix Nobel de Littérature 2014, dont on connaît le flux et l’éclat mordants. Comme toujours chez elle, la pièce ne comporte pas de personnages définis et ne suit pas de trame narrative. Elle forme un magma de mots-étendards et de références qui échappent parfois. Toujours en phase avec l’actualité, elle brocarde Trump et sa non-politique écologique. Le président américain est présenté comme un insatiable roi prétentieux et ridicule, avide d’un pouvoir absolu qu’il finit par regretter.

Plusieurs textes sont réunis. Le premier, écrit à la suite de la catastrophe nucléaire en 2011, a été enrichi jusqu’à seulement quelques semaines de la première le 25 août dernier et le sera peut-être encore au cours de la grande tournée internationale du spectacle.

Pas de quoi effrayer le metteur en scène Nicolas Stemann qui multiplie depuis de nombreuses années les collaborations artistiques avec l’auteure autrichienne. C’est avec sa pièce Les Contrats du commerçant – déjà un texte sur les ravages mondiaux de la crise économique – donnée au Festival d’Avignon en 2012 qu’il s’est fait connaître sur la scène française. Devenu un familier de sa méthode d’écriture hyper-réactive et jamais définitive, il fait relever le défi d’en restituer la prose véhémente à deux acolytes comédiens, Caroline Peters et Niels Bormann, toniques et brillants récitants qui œuvrent parfois texte en main.

Les artistes se trouvent pris au piège d’une inondation spectaculaire due au déversement incontrôlé de citernes contenant un liquide radioactif. Le plateau, recouvert d’une eau jaune fluorescente et assailli de gros ballons transparents, devient une formidable aire de jeu où s’amusent les employés bouffons d’une centrale nucléaire en faisant des selfies. Mais au-delà de ses atours foutraques très divertissants, l’iconoclaste Kein Licht propose un rapport ironique et pessimiste au monde. La terre brûle, explose. Une impression de fin du monde investit la scène endeuillée. Les solistes sont parés de toges pailletées couleur cendre et des bougies sont solennellement disposées comme pour une veillée funèbre. Au bout d’un spectacle certes long de deux heures trente sans entracte mais acéré et bien rythmé, on assiste, comme à un écho du Götterdämmerung de Wagner, à un crépuscule des hommes. Celui-ci se conclut par un curieux happy end où les deux comédiens sur vidéo sont déguisés en cosmonaute à la façon des Daft Punk ; ils quittent en fusée la terre pour trouver refuge sur une nouvelle planète.

Christophe Candoni – www.sceneweb.fr

Kein Licht d’après un texte de Elfriede Jelinek
Opéra de Philippe Manoury
Spectacle en allemand surtitré.
Direction musicale, Julien Leroy
Mise en scène, Nicolas Stemann
Réalisateur en informatique musicale – IRCAM, Thomas Goepfer
Avec Sarah Maria Sun, Olivia Vermeulen, Christina Daletska, Lionel Peintre
United Instruments of Lucilin
Direction musicale Julien Leroy
Mise en scène Nicolas Stemann
Scénographie Katrin Nottrodt
Vidéo Claudia Lehmann
Costumes Marysol del Castillo
Lumières Rainer Casper
Réalisateur en informatique musicale – IRCAM Thomas Goepfer
Chef de chant Christophe Manien
Assistant mise en scène Christèle Ortu
Assistant scénographie Emilie Cognard
Traduction Ruth Orthmann
Soprano Sarah Maria Sun
Mezzo Olivia Vermeulen
Contralto Christina Daletska
Baryton Lionel Peintre
Acteurs Caroline Peters / Niels Bormann
Quatuor vocal Chœur du National Theater in Zagreb
Orchestre United Instruments of Lucilin
Violons André Pons-Valdès, Winnie Huang
Alto Danielle Hennicot
Violoncelle Jean-Philippe Martignoni
Contrebasse Johannes Nied
Flûte Sophie Deshayes
Clarinette Marcel Lallemang
Hautbois Clémence Ganet
Trompette Philippe Ranallo
Cor Steve Boehm
Piano Pascal Meyer
Percussion Guy Frisch
Production Opéra Comique
Coproduction
Ruhrtriennale, Les Théâtres de la Ville de Luxembourg, Théâtre National Croate de Zagreb, Festival Musica de Strasbourg et Opéra National du Rhin, Münchner Kammerspiele, Ircam–Centre Pompidou, United Instruments of Lucilin et 105 donateurs individuels

Landschaftspark Duisburg-Nord
August
Fri 25 20:00
Sat 26 20:00
Sun 27 15:00
September
Fri 01 20:00
Sat 02 20:00
Sun 03

Opéra du Rhin
ven. 22 septembre 20 h
sam. 23 septembre 20 h 30
dim. 24 septembre 15 h
lun. 25 septembre 20 h

Opéra Comique
Salle Favart
du 18 au 22 Octobre 2017

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