Patrick Pineau fait son éloge des invisibles

Consacrée aux exclus de la société française, Jamais seul est une fresque sociale dans l’ère du temps. Mohamed Rouabhi et Patrick Pineau échouent hélas à faire de leurs bonnes intentions un objet de théâtre convainquant.

 Qu’ils mettent en scène des non-professionnels – des migrants chez Oliver Coulon-Jablonka dans 81 avenue Victor Hugo (2015) par exemple, et plus récemment des supporters du RC Lens dans Stadium de Mohamed El Khatib – ou qu’ils optent pour des fictions politiques, nombreux sont depuis quelques années les artistes à vouloir faire entrer le monde réel sur leur plateau. Avec une prédilection pour celui qui est d’habitude absent des théâtres, aussi bien côté scène que côté salle. La dernière création de Patrick Pineau s’inscrit dans ce mouvement porté par un sentiment d’urgence. De besoin impérieux de refléter les failles de la société française, comme si celles-ci avaient trop longtemps manqué au théâtre.

Après son excellente mise en scène de L’Art de la comédie (1965) d’Eduardo de Filippo, le metteur en scène a en effet opté pour une commande de texte à Mohamed Rouabhi, connu pour l’acuité de son écriture de la France telle qu’elle est. Complexe, et traversée par de nombreuses inégalités. Dès un premier tableau dont le titre, « Nous sommes des déchets qui essayons de sauter de la benne à ordures », renseigne très précisément sur le sujet abordé, Patrick Pineau affiche un traitement frontal de la marginalité. Assis en cercle sur des chaises d’écoliers, une dizaine de comédiens incarnent des chômeurs anonymes en pleine réunion. Une certaine Lisa termine son histoire – « j’espère que je ne vous ai pas trop déprimés » – et un homme prend le relai. Patrick, sans emploi depuis que l’usine qui l’employait depuis vingt-cinq ans a fermé, incarné par le metteur en scène en alternance avec Christophe Vandevelde.

Ce personnage est l’une des rares traces du projet d’origine du binôme : faire fable des utopies de la classe ouvrière, en partant de l’expérience des travailleurs de l’usine Lip telle que la raconte Christian Rouaud dans son film L’Imagination au pouvoir. À travers une succession de tableaux à durées variables, clairement séparés les uns des autres par d’habiles changements d’univers visuel, on assiste plutôt à une vaste fresque où une quarantaine de laissés pour compte jouent des bribes de leur quotidien. Entre tragique et petites joies. Jules, sans emploi, et sa femme Colette se disputent sur un parking. Cette dernière, animatrice de parc d’attraction, se lie d’amitié avec Jimmy et John, deux Noirs au verbe sophistiqué. Manuel, un gitan en fauteuil roulant, sa fille handicapée mentale, un homme à la recherche de sa fille disparue, un pseudo-magnétiseur ou encore une soi-disant ex-sage-femme tombée dans la folie se croisent en des occasions diverses sur une « plaque tournante » où tout semble permis. Surtout le pire.

Avec un représentant de chaque minorité ou presque, cette trop longue (3h30 avec entracte) traversée fragmentaire interprétée par quinze comédiens apparaît comme une réponse un peu brute à l’impératif de « diversité » dont artistes et professionnels commencent heureusement à s’emparer. Sans récit-cadre, Jamais seul cherche à embrasser trop de misères sociales différentes pour en approcher une seule avec justesse. Malgré quelques beaux moments, l’éloge des invisibles de Patrick Pineau et Mohamed Rouabhi pâtit aussi d’un optimisme envers et contre tout qui verse souvent dans une naïveté un peu pataude.

Anaïs Heluin – www.sceneweb.fr

Jamais seul
Mise en scène Patrick Pineau
Texte Mohamed Rouabhi
Avec Birane Ba, Nacima Bekhtaoui, Nicolas Bonnefoy, François Caron, Morgane Fourcault, Marc Jeancourt, Aline Le Berre, Elise Lhomeau, Nina Nkundwa, Fabien Orcier, Sylvie Orcier, Patrick Pineau, Mohamed Rouabhi, Valentino Sylva, Selim Zahrani
Scénographie Sylvie Orcier
Lumière Christian Pinaud
Son et musiques Nicolas Daussy
Costumes Brigitte Tribouilloy, assistée de Charlotte Merlin
Vidéo Fabien Luszezyszyn
Construction décor Ateliers de la MC93
Production Théâtre-Sénart, Scène nationale, MC93 — Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis
Production déléguée Théâtre-Sénart, Scène nationale
Coproduction Compagnie Pipo, MC2: — Grenoble, Châteauvallon — Scène nationale, MA scène nationale — Pays de Montbéliard
Avec le soutien du Jeune Théâtre National, du Conseil départemental de Seine-et-Marne et du Grand T — Théâtre de Loire-Atlantique pour la commande d’écriture.
Le texte est édité aux Editions Actes Sud Papiers. Parution prévue en octobre 2017.
Durée 3h30 avec entracte

MC 93
15 novembre > 3 décembre 2017

Théâtre Sénart
Du 11 au 13 janvier 2018

Théâtre Molière Sète Plan
mar 23 janv 20h30
mer 24 janv 19h00

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