C’est la vie, le deuil parental au scalpel

Photo Joseph Banderet

Après avoir abordé la mort de sa mère dans Finir en beauté, Mohamed El Khatib s’intéresse à ces parents qui ont perdu un enfant. En instaurant une distance qui prend le pas sur l’émotion, C’est la vie sonde les limites de la représentation théâtrale.

C’est la vie est un spectacle osé. Osé par le sujet délicat qu’il aborde, celui de la perte d’un enfant. Osé aussi dans le mode de traitement qu’il emprunte, celui de la fiction documentaire dont Mohamed El Khatib est un habitué. De Moi, Corinne Dadat à Stadium en passant par Finir en beauté, ce credo artistique est devenu une marque de fabrique assumée. Dans un courriel adressé à ses deux comédiens, Fanny Catel et Daniel Kenigsberg – et reproduit dans le « guide pratique » fourni au spectateur au début de son spectacle – le metteur en scène l’écrit sans détour : « Faire du théâtre avec des acteurs qui disent un texte, ce n’est plus mon truc, si tant est que cela l’est vraiment été ».

C’est la vie se retrouve donc au milieu du gué, ni vraiment fictionnel, ni purement réel. Fanny Catel et Daniel Kenigsberg y jouent leurs propres rôles, ceux de deux parents ayant vécu le décès d’un enfant. La première a perdu sa très jeune fille Joséphine atteinte du syndrome de Zellweger ; le second, son fils Sam qui, à l’âge de 25 ans, s’est précipité du haut de la terrasse de l’Institut du monde arabe. Tout l’enjeu de Mohamed El Khatib est de mettre en mots ce deuil si inconcevable que la langue française ne le désigne par aucun mot.

Avec ce substrat hautement inflammable, le metteur en scène veut « faire théâtre ». Il encadre et séquence strictement son propos, insère des didascalies télévisées – ironiquement superflues – et romance certaines scènes. Dans la partie « fact checking » de son « guide pratique », il l’inscrit sans fard : non, Daniel Kenigsberg n’a pas joué dans Andromaque deux semaines après la mort de son fils mais un mois plus tard ; non, Sam n’a pas indiqué de musique dans ses dernières volontés ; non, Jamel Debbouze n’a pas été le baby-sitter de son fils. Cette prise de distance avec la réalité, ce pas de côté calculé, Mohamed El Khatib le renforce avec une série de témoignages vidéo. Alors que les comédiens pourraient eux-mêmes dire « en live » ce que dévoilent ces extraits télédiffusés, parti a été pris de les enregistrer au préalable. Seul moyen, dit Daniel Kenigsberg, de ne pas pleurer sur scène. Et d’éviter ainsi de se donner en spectacle.

Discutable dès lors que l’on prétend se tourner vers le documentaire – aussi fictionnel soit-il – la distanciation permet à Mohamed El Khatib et à ses comédiens de prendre de la hauteur et du recul. Surtout, elle lui évite de tomber dans ce pathos voyeuriste qui lui avait été parfois reproché dans ses précédents spectacles. Mais il y a un revers à cette médaille. Condition sine qua non pour rendre ce moment supportable par tous, comédiens d’abord, spectateurs ensuite, cette pudeur anesthésie les récits des deux acteurs. Malgré leur indéniable talent, la délicatesse et la bienveillance qui les entourent, ils récitent parfois leur texte au prix de l’intensité émotionnelle.

Tout se passe comme si Mohamed El Khatib n’avait jamais osé entrer dans le vif d’un sujet qu’il sait explosif, comme s’il n’avait pu que le circonscrire, comme si la froideur employée était le seul mode de traitement possible. Paradoxalement, c’est en se plongeant dans son « guide pratique » au sortir du spectacle que l’émotion affleure. Cette mine d’or fine et sensible permet de toucher du doigt la douleur de ces deux parents qui ont joué, une heure durant, drapés dans une remarquable dignité. Mais il faut croire que ces mots-là ne pouvaient pas être dits sur le plateau d’un théâtre.

C’est la vie
Une fiction documentaire du collectif Zirlib
Avec Fanny Catel et Daniel Kenigsberg
Texte et conception : Mohamed El Khatib
Réalisation : Fred Hocké et Mohamed El Khatib
Environnement sonore : Nicolas Jorio
Collaboration artistique : Alain Cavalier
Psycho-généalogie : Bruno Clavier
Production : Zirlib
Coproduction : Festival d’automne à Paris ; Théâtre de la Ville – Paris ; Théâtre du Bois de l’Aune – Aix-en-Provence ; Théâtre Ouvert – Centre national des dramaturgies contemporaines ; Centre dramatique national d’Orléans/Loiret/Centre ; Théâtre Liberté, Scène nationale de Toulon ; Théâtre Olympia, Centre dramatique national de Tours ; Pôle Arts de la scène de la Friche la Belle de Mai – Marseille. Avec le soutien de l’ONDA. Résidence Théâtre Ouvert, avec le soutien de la Région Ile-de-France.
Ce texte, soutenu par le Centre national du livre (CNL), est lauréat de la Commission nationale d’Aide à la création de textes dramatiques (Artcena).
Zirlib est conventionné par le ministère de la Culture et de la Communication – Drac Centre-Val de Loire, porté par la Région Centre-Val de Loire et soutenu par la ville d’Orléans.
Mohamed El Khatib est artiste associé au Théâtre de la Ville – Paris, au Théâtre Olympia – Centre dramatique national de Tours et au Théâtre national de Bretagne.
Le spectacle a été créé au Centre dramatique national Orléans/Loiret/Centre le 14 mars 2017.
Durée : 1h08

Festival d’Automne à Paris
Théâtre Ouvert – Centre National des Dramaturgies Contemporaines
30 octobre au 7 novembre 2017

Théâtre de la Ville – Espace Pierre Cardin
10 au 22 novembre

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